Fantômes Météores
« Avec le recul du temps, je pense avoir vécu une expérience intéressante. Une des leçons, c’est de voir comment une information peut être déformée. Ce qui me laisse quelquefois sceptique par rapport à ce que je lis et je vois : c’est comment, à partir de rien du tout, on peut créer une légende. C’est intéressant de l’avoir vécu soi-même. Je pense qu’il faut l’avoir vécu soi-même pour le croire. »
Raymond Romand (1991)
Fantômes Météores explore la frontière mouvante entre la réalité, la mémoire et le mythe. Le projet s’inspire de la vague d’observations d’OVNI qui a traversé la France en 1954, notamment autour de la frontière franco-suisse. À l’époque, les journaux rapportaient des lumières étranges, des apparitions et des rencontres mystérieuses, souvent enveloppées d’un sentiment de peur et de spéculation.
L’un des récits les plus emblématiques vient du petit village de Prémanon, où quatre enfants, dont Raymond Romand, affirment avoir vu un objet lumineux se poser non loin de chez eux. Raymond en parle comme d’un « gros cube de sucre sur trois pattes », qui dégageait un froid paralysant. Bien que des traces aient été relevées au sol, on a plus tard découvert que l’histoire venait d’un devoir scolaire : c’était une rédaction que leur institutrice leur avait demandé d’écrire. Mais au moment où la vérité est apparue, le récit avait déjà pris une ampleur légendaire dans la localité.
L’affaire a attiré beaucoup de médias à l’époque, jusqu’aux États-Unis, et a pris des airs de film hollywoodien. À mesure que paraissaient des articles, l’histoire s’est amplifiée : le fantôme que les enfants racontaient avoir vu est progressivement devenu une soucoupe volante, puis un extra-terrestre avec lequel ils auraient même lutté devant la ferme.
En revisitant les paysages de mon enfance, forêts brumeuses, villages abandonnés, Jura silencieux, je construis une narration photographique où la vérité tremble et où les récits passés persistent. Le projet prend la forme d’une investigation cinématographique à la frontière. À chaque étape, se dessine un paysage spectral, parsemé de traces toujours plus ténues de présence humaine. On a presque l’impression d’un « no man’s land » entre deux pays. Il y a quelque chose d’étonnamment américain dans ces décors : motels le long de routes isolées, paysages aux contours nets.
Avec des images archives et d’autres plus personnelles, je brouille la ligne entre le réel et la fiction. En croisant événements historiques et ma propre interprétation, je transforme le Jura en une scène où mémoire, mythe et paysage entrent en collision. Cette série invite à naviguer sur ce terrain fragile de la perception, et à se demander ce qui se cache au-delà du visible.
Florian Luthi
Florian Luthi (né en 1988) est un photographe et vidéaste diplômé de l'ECAL (École Cantonale d'Art de Lausanne) et de la RCA (Royal College of Art) de Londres.
Mêlant la photographie, la vidéo et l'écriture, son travail s'appuie sur une forme de théâtre, de récit et de poésie. Il réalise des mises en scène théâtrales soignées dans lesquelles se jouent des récits délicieusement étranges, chargés de références à la littérature, entre autres. À travers des approches artistiques variées, que ce soit en empruntant des procédés théâtraux ou en développant une relation plus familière avec l'image. Il procure souvent un sentiment de catastrophe imminente ou traduit une forme de tragédie contemporaine face au sublime.
Dans le cadre de l'exposition des lauréats du Kiefer Hablitzel (Musée d'Art de Lugano, 2014), il présente "L'Herbe à Couteaux", un étrange huis clos sous forme d'installation vidéo. Son film "Rear Window" remporte plusieurs prix, dont le prix du meilleur film d'expérimentation au Super Shorts Film Festival de Londres (2018). Florian Luthi est également lauréat du Pro Helvetia "Prix de la relève photographique" (2014), du prix artistique de la ville de Nyon (2015) et finaliste de concours photographiques, tels que le VFG et le Swiss Photo Award. Il expose son travail en Suisse et à l’étranger.











