18 décembre 2025 - LE TEMPS - dimanche 14 décembre 2025 - Julien Burri

Pour une préhistoire féministe

Bêtes à plumes

La culture racontée par nos journalistes - Julien Burri - Article LE TEMPS du 14.12.2025

On dirait une épopée archaïque, gravée sur des ossements ou peinte sur les parois d’une caverne sacrée. Mais elle pourrait tout aussi bien venir du futur, si lointaine et si proche de nous. Deux peuplades qui ne parlent pas la même langue, les Ouxes et les Idousses, entament chaque année un rite de procréation dans «la plaine du Delta». Le «Parlement des testicules» siège, cinq «rois» mâles sont élus, puis sacrifiés publiquement. Mais des idées progressistes gagnent du terrain, regrette la narratrice de Ma forêt, une Idousse appelée Sendjar, aux opinions très conservatrices: il est question de commencer à cultiver les céréales et de renoncer au sacrifice humain. «Comment ose-t-on choisir, à la place d’une graine, l’endroit et le moment où elle doit germer?»

N’imaginez pas une sombre préhistoire pour autant. La société qu’invente Antoinette Rychner paraît parfois en avance (pour la place qu’elle octroie aux femmes, la manière collective dont les enfants sont élevés, la symbiose avec les autres règnes, l’écoute et le respect de la nature, le rapport aux morts…)

Le corps et ses épanchements, l’écologie, la politique, l’intime et le collectif sont des thèmes clés dans l’œuvre de la romancière et dramaturge. Dans son premier roman Le Prix (Buchet-Chastel), conte absurde et délicieux paru il y a 10 ans (Prix Michel-Dentan et Prix suisse de littérature), un artiste modelait une matière qui s’écoulait de son nombril. Dans Après le monde (Buchet-Chastel, 2020), l’écrivaine plaçait, cette fois, les femmes au cœur de son récit: deux personnages féminins racontaient, par des chants épiques, ce qui était arrivé à la planète après un effondrement général.

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La Neuchâteloise, aujourd’hui installée dans les Franches-Montagnes, est attentive aux plus infimes détails de la nature, comme à la structure globale des sociétés. En 2016, elle publiait Devenir pré (D’autre part), consignant un an d’observation de la parcelle de terre qu’elle voyait depuis la fenêtre de sa roulotte (son bureau d’écriture). En 2019, elle livrait Pièces de guerre en Suisse (Les Solitaires intempestifs) dont une version, élaborée en collaboration avec Maya Bösch, était montée au Théâtre de Vidy et à la Comédie de Genève.

Dans Ma forêt, les corps semblent au diapason du paysage, des crues et décrues du fleuve. C’est ce rythme biologique aussi qui est réinventé: les femmes connaissent une seule période de fertilité par an, durant l’été. La belle saison arrive, c’est bientôt le moment de partir chasser les Castors géants. La vie est un fluide qui traverse les organismes, «d’une espèce à l’autre». Les ancêtres peuvent très bien se manifester, après leur mort, sous une nouvelle apparence, et dialoguer avec les vivants. Le père de Sendjar vient ainsi la visiter, réincarné en orvet, sinuant sur le sol d’épines.

A l’orée du récit, Sendjar se retranche dans la forêt, sur sa «parcelle», dans son «nid», c’est là que ses règles sont confiées à l’humus. La même scène se reproduira au moment de quitter le roman, quelque 200 pages plus loin: «Sous mon pubis la mousse; cette belle, et moelleuse, et luxuriante mousse du vert le plus profond qui soit, le vert du réconfort, à même de tout absorber, de tout engloutir afin qu’au jour de me relever je m’en sorte vide et neuve ‒ capable, encore, de renouvellement. C’est mon vert infini, constellé d’étoiles.»

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Chez les Ouxes et les Idousses, un terrible affrontement aura lieu, l’instauration subite d’une dictature. Mais Ma forêt va malgré tout vers plus d’ouverture, d’émancipation, célébrant la création, le collectif. Sendjar n’oublie pas le mâle Assen, son amour aux fascinants yeux vairons «un iris d’or, l’autre vert rivière», élu parmi les cinq rois.

Le texte prend de nombreux risques, sans fléchir, il n’a pas peur de l’incongru, du prosaïque, du corps. Il nous rappelle que nous n’avons pas à avoir honte de notre vie organique. La forêt, «son lent et universel pourrissement comme condition de toute régénération», ramène les humains à «l’humilité».

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