Martine Corbat - Glaneuse de rêves théâtraux
Martine Corbat
La culture racontée par les journalistes du temps - Alexandre Demidoff
Qu’elle ouvre le rideau et vous verrez ses étoiles. Martine Corbat, 47 ans, est toujours cette gamine fervente qui salue ceux qui l’inspirent. L’autre soir à Genève, sur la scène du Théâtre Le Poche, cette maison qu’elle dirige depuis le 1er juillet, l’artiste s’est présentée au public entourée de ses aïeux de rêve, Alexandre Voisard (1930-2024) et Patti Smith en première ligne. Entre le poète jurassien, auteur tant aimé de Notre-Dame des égarées (Editions Zoé), et l’Electre jamais terrassée de Chicago, celle qui a chanté Debbie Denise et Fire of Unknown Origin, il n’y a pas de ciel commun a priori. Sauf que l’un et l’autre subliment la poussière de nos ornières en ballades pour la vie.
Arlequin aurait applaudi la tendresse terrienne de Martine, sa malice de commedia dell’arte. Pour son intronisation, le dévoilement de sa première programmation, la salle était bondée. Des professionnels impatients d’entendre celle qui succède à ce dandy écorché de Mathieu Bertholet à la tête d’une institution à part en Suisse romande. Depuis 1948, année où Fabienne Faby, fille de l’éditeur Paul Fabien Perret-Gentil, transforme son salon en gueuloir théâtral, Le Poche est le nid des auteurs vivants. Mathieu Bertholet a affirmé cette vocation avec panache pendant dix ans, créant une troupe à demeure, misant sur des pièces la plupart du temps inédites sous nos latitudes. Cette constance avait ses partisans, mais aussi ses détracteurs.
La Genève théâtrale a l’habitude de ce genre de guérilla. Une partie de la profession a pilonné parce que s’estimant exclue du projet. Un certain public, qui espérait une contemporanéité plus chaleureuse – celle qu’incarnait, à la direction de cette même maison, Françoise Courvoisier – et moins d’expérimentations formelles, est allé chercher ailleurs ses nourritures célestes. L’enfant de Porrentruy entend bien les reconquérir.
C’est ce que la metteuse en scène promet dans une loge du Poche, un de ces matins où le soleil se fait noceur. Des miroirs sertissent une silhouette de dentellière facétieuse. Celle qui fondait en 2012 à Genève la Compagnie L’Hydre folle, avec la volonté affichée d’éclairer des destins de femmes, celle qui a si souvent fait mouche avec ses camarades jurassiens Laure Donzé, Camille Rebetez et Lionel Frésard à l’enseigne d’Extrapol – le collectif qu’ils lancent en 2004 – annonce la couleur. Elle porte un pull orange sur lequel tombent en cascade des cheveux noirs. Elle est vive à l’image de sa programmation, qui compte sept pièces et ouvre avec Le Vieil Incendie, roman magnétique de l’écrivaine Elisa Shua Dusapin, monté par Ludovic Chazaud.
Une histoire de sœurs qui renouent après l’exil et le silence. La sororité comme étendard. La signature de la nouvelle maîtresse de maison. A cette création qui est déjà un événement succédera Sous la peau, dialogue entre deux archéologues, une sexagénaire et un trentenaire, pièce de la dramaturge genevoise Valérie Poirier, mis en scène par la jeune Tamara Fischer. Geneviève Pasquier s’attaquera à Lettre à mon dictateur, dans lequel le très inspiré Eugène s’adresse à Nicolae Ceausescu, le tyran de Bucarest, le cauchemar de tout un pays – Eugène est d’origine roumaine. Constat ici: l’intimité est le creuset de ces langues.
«Je ne change pas tout, sourit-elle. Tous les auteurs que nous jouerons sont bien vivants. Mais il y a des pratiques auxquelles je renonce. Il n’y aura plus de troupe. Chaque porteur de projet viendra avec son équipe, histoire de favoriser la diversité des sensibilités et des âges. La mixité générationnelle est au cœur de mon projet. Les jeunes qui sortent de la Manuf ne connaissent pas leurs aînés, ceux et celles qui ont trente ans et plus, et je ne vous parle pas des quinquagénaires et sexagénaires. Or un senior a beaucoup à apprendre d’un junior et inversement.»
La comédienne, qui s’est formée pendant quatre jours à la gestion d’équipes, sait que le milieu l’observe. «Il y a une grande attente, j’ai beaucoup sur mes épaules, mais il y a une réalité: le théâtre est petit. Il n’empêche que sur dix mois, nous offrirons 70 emplois, pas seulement des interprètes, mais aussi des scénographes et des musiciens.» «Durabilité» est le mot qu’elle partage avec son prédécesseur. «Le décor de notre cabaret de décembre, pour lequel nous avons passé commande à quatre écrivains, resservira pour ses prochaines éditions, dont le contenu sera à chaque fois différent.»
Dans la loge, l’enfance de l’art rencontre son visage. Martine revoit ses 12 ans à Porrentruy, réentend la voix de son prof de français, Daniel Balmer, le frère du comédien Jean-François Balmer. Il leur fait lire des comédies qui entêtent, leur fait voir des spectacles qui déteignent sur les nuits. «Un jour, il m’a demandé d’aller interviewer Alexandre Voisard. J’étais morte de trac. Il m’a reçue comme si j’étais une grande professionnelle, avec une délicatesse infinie.» Elle est de la première volée qui passe une matu théâtre, grâce à Germain Meyer, un pionnier.
Cette mère de famille vous emporte ainsi dans son élan. A son annulaire, une bague vous fait de l’œil. Sur le camée, le visage si digne de la peintre mexicaine Frida Kahlo, une noblesse qui est le contrepoint de son corps supplicié. Martine l’a incarnée dans Autoportrait d’une femme, tout comme elle a célébré récemment Patti Smith dans Dans ma peau, Patti Smith. «Leur générosité, leur intégrité, leur courage me parlent. Je me reconnais en elles. Patti Smith a mis entre parenthèses sa carrière pour s’occuper de ses enfants. Elle a montré que c’était possible de s’accomplir sur un plan intime et artistique.»
Sur la scène de son adoubement, l’autre soir au Poche, elle a lu ces mots d’Alexandre Voisard qui, dans Le Mot musique ou l’enfance d’un poète, imagine ce dialogue avec son père.
«– Qu’est-ce qu’il y a dans la terre?
– Il y a des vers, il y a des insectes, des souris… […]
– C’est tout?
– A peu près… Et au fond, alors vraiment tout au fond, il y a le cœur de la terre.
– Le cœur? On peut le voir, le toucher?»
Elle a aussi chanté Because The Night, ce tube manifeste où Patti Smith martèle que l’amour est un banquet et que la nuit appartient aux amoureux. Glaneuse de rêves, écrivait l’amie de cœur du photographe Robert Mapplethorpe. Martine Corbat avance ainsi, précédée de ses totems. Son ambition pour la saison est de révéler le cœur de la terre de son cher Voisard. C’est ce qui s’appelle être fidèle aux racines de ses premiers soulèvements.
Profil
1978 Naît à Porrentruy.
2004 Codirige la Compagnie jurassienne Extrapol, avec ses complices Lionel Frésard, Camille Rebetez et Laure Donzé.
2021 Monte au Théâtre du Loup à Genève «Les Sentiments du prince Charles» d’après la bande dessinée culte de Liv Strömquist.
2025 Célèbre son idole à travers Dans ma peau, Patti Smith d'après Claudine Galea, au Théâtre La Parfumerie à Genève.
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