25 novembre 2025 - LE TEMPS - mardi 18 novembre 2025 - Alexandre DEMIDOFF

Jacqueline Maillan, l'hallucinée du boulevard

Rébecca Balestra

La culture racontée par les journalistes du temps - Alexandre Demidoff

Les beaux spectacles vous attachent à un personnage et vous révèlent l’âme de son interprète. Le théâtre est alors vraiment double, comme l’écrivait le poète Antonin Artaud. C’est ce qui se produit dans Jacqueline, comédie génialement loufoque de l’écrivain français Guillaume Poix, comédie qui prend le boulevard du crépuscule pour déboucher sur le cimetière. A l’Usine à Gaz à Nyon, cette production hors du commun a tenu sa promesse. La comédienne Rébecca Balestra incarne Jacqueline Maillan, si raisonnable à la ville dans ses tailleurs de pharmacienne aisée, si drôle à la scène, si aimée aussi. Manon Krüttli règle la facétie avec la rigueur des enfants quand ils jouent aux fantômes.

Hors du commun, cette Jacqueline? Oui. Par son sujet. Guillaume Poix, Rébecca Balestra et Manon Krüttli ont la trentaine et une passion commune pour les figures faussement installées dans un genre, réellement ambiguës. Née en 1923, Jacqueline Maillan respirait la respectabilité dans les entretiens, une forme de conservatisme tiré à quatre épingles. Sur les planches, son bon sens de province explosait en saillies, en arythmies cinglantes, en envolées soudain suspendues. Contemporaine de Louis de Funès – avec qui elle a joué dans le film Pouic-Pouic notamment –, elle fait exulter les foules, notamment dans Croque-Monsieur de Marcel Mithois, jouée près de… 1700 fois.

C’est «la Maillan», morte d’une maladie du cœur en 1992 alors qu’elle jouait Pièce montée de Pierre Palmade, que Guillaume, Rébecca et Manon honorent. Vous êtes dans son salon, justement, tout de velours et d’orange, écrin de rêve conçu par la scénographe Sylvie Kleiber. C’est veille de première à Nyon et vous voulez tout savoir. Alors, les deux jeunes femmes racontent leur Jacqueline. Et Guillaume Poix, au bout du fil, complète.

Rébecca: «Avec mon grand-père, à Arzier, je regardais chaque vendredi Au théâtre ce soir à la télévision. Il y avait toujours Jacqueline, son élégance, son phrasé magnifique et déroutant, sa drôlerie insensée. Certaines de ses répliques sont des coups de poing dans la tronche. Enfant, je ne pouvais pas imaginer jouer autrement que comme elle.»

Manon: «Nous ne voulions pas un biopic théâtral, mais une digression poétique, à partir des captations de ses spectacles, de ses films. Avec Guillaume, nous avons mâché un scénario, il nous a fait parvenir une première version qui nous a électrisées et une seconde qui ressemblait à ce que nous rêvions.»

Guillaume: «Mon idole absolue quand j’étais gamin était Louis de Funès, mais pas loin il y avait Jacqueline Maillan, que j’ai tellement aimée dans Papy fait de la résistance. Alors bien sûr, c’est mal vu, quand on prétend faire ce qu’on appelle «du théâtre d’art», de chérir ces stars populaires et leurs œuvres. Il se trouve qu’en 1987, l’auteur Bernard-Marie Koltès, 39 ans, dont les pièces ont toutes été montées par Patrice Chéreau, l’incarnation du théâtre d’art, écrit pour Jacqueline Maillan Le Retour au désert. C’est cet épisode qui m’a inspiré.»

Mélange des genres. Plaisir coupable d’abolir ce mur sociologico-esthétique qui sépare le théâtre privé, où règne le divertissement, et la scène subventionnée censée être artistiquement plus ambitieuse. C’est ce qui anime Guillaume, Rébecca et Manon. «Pourquoi le rire devrait-il être bête et laid?» s’interroge Rébecca. «Le rire devrait être politiquement inoffensif, poursuit Manon. Or il peut aussi véhiculer une critique de nos fonctionnements, tout en rassemblant.» «Notre Jacqueline est une comédie de boulevard avec les codes de la tragédie», sourit Rébecca, sur le divan de ses vapeurs de diva humiliant avec un sadisme affectueux sa «Miche» – Micheline Dax.

Rêver son héritage. C’est l’ambition d’un trio qui refuse de choisir entre Bernard-Marie Koltès, l’écrivain génial de Dans la solitude des champs de coton, et Jean Poiret, auteur de Féfé de Broadway, l’un des succès de «la Maillan». Ces trois-là chérissent l’esprit de jeu, celui qui démonte les règles pour les reformuler. «Nous nous sommes rencontrés il y a 10 ans au Poche à Genève, confie Guillaume Poix. Mathieu Bertholet, alors directeur de la maison, m’avait engagé comme dramaturge de saison, j’étais pour ainsi dire à mes débuts. Rébecca et Manon se lançaient elles aussi. Nous avons créé ensemble des spectacles, dont l’un autour de Romy Schneider. Notre amitié est fondatrice: nous grandissons ensemble dans le bonheur de nous surprendre.»

Jacqueline Maillan, qui a épousé le parolier et musicien Michel Emer, vivait en toute discrétion au 1, avenue Paul Doumer, dans le chic XVIe arrondissement de Paris. Sans enfants, mais avec son chien, Jules. Son bonheur, sa vie étaient sous les feux de la rampe, où elle devenait diabolique. «Toutes ses journées étaient organisées en fonction de la représentation du soir, observe Rébecca. Je me sens comme elle, je fais du théâtre pour exister. Rien ne me fait me sentir plus vivante que la scène. Elle me donne une pulsion que je ne trouve nulle part ailleurs. Petite, j’étais timide et effacée, le jeu me transformait. Sans le théâtre, je suis un fantôme.»

Dans sa robe de fête rose guimauve, Rébecca Balestra est «la Maillan» tutoyant ses démons, soignant ses sorties de route. «Rébecca est une obsédée du travail, mais elle n’est que joie quand elle compose», s’enthousiasme sa metteuse en scène. «Depuis que je travaille ce rôle, je me sens tenue par Manon, c’est-à-dire tellement libre.» L’autre soir à Nyon, la comédienne avait aux saluts la pâleur de celle qui sort d’une transe vaudoue. Comme si elle n’en revenait pas d’avoir été cette Jacqueline-là, au pays des ombres. Le théâtre et ses doubles.

Jacqueline. Arsenic, Lausanne, du 20 au 23 novembre 2025; Comédie de Genève, du 3 au 14 décembre 2025; TPR, La Chaux-de-Fonds, du 18 au 19 décembre.

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