Longtemps, l’Amérique latine a été pour le guitariste Louis Matute le tremplin d’un fantasme musical, où boléros et rythmes syncopés évoquaient les souvenirs de ses racines honduriennes. Petit-fils d’un militant anti-impérialiste exilé à Genève en 1972, lorsque la dictature militaire d’Oswaldo Lopez Arellano écrasait de nouveau le Honduras, Louis Matute a grandi dans les hors-champ de cette trajectoire familiale. Dolce vita, son nouveau disque qui sort le 9 janvier, est un hommage sensible au destin fragmenté de son grand-père. A ces histoires de famille que l’on calfeutre pour mieux s’intégrer. Mais, avant que le passé ne refasse surface, il faut raconter les premières heures de ce gamin né à Sion, et qui grandit au bout du Léman.
De ses ancêtres honduriens, il ne conserve que la noirceur des yeux et des cheveux. Son père, Juan Carlos, ne lui parle pas espagnol et le choix de son prénom très français, comme ceux de ses deux autres frères, érige un peu plus un mur hermétique avec le passé. La musique débarque dans sa vie par une injonction parentale: choisis un instrument! Sur les platines de la famille tournent en boucle quelques disques comme celui de Buena vista social club ou Ao Vivo de Gilberto Gil, mais rien de particulièrement déterminant qui aurait pu laisser présager la suite.
«J’avais 13 ans, je n’avais pas envie de faire de la musique, raconte Louis Matute. Pourquoi la guitare? Je ne sais même plus, mais je pense qu’à l’époque cela me paraissait être l’instrument le moins naze. Très rapidement, j’ai adoré.» Quelques mois après avoir commencé, le jeune musicien intègre le big band de guitares de l’EPI (l’Espace de pratique instrumentale à Genève). «On était dix guitaristes adolescents. On se retrouvait le vendredi, c’était une sorte de cacophonie organisée où l’on jouait super fort avec les pédales de distorsion.» Blouson en cuir et clope au bec, Louis Matute découvre le rock et le blues sous la houlette de Stéphane Augsburger. «C’était notre gourou. Il jouait dans des clubs underground à New York, on l’adorait.»
Au collège, il s’enivre de flamenco, part à Séville, apprend l’espagnol et use son disque de Paco de Lucia: «C’était mon dieu vivant. J’étais impressionné par la fierté qui émanait de son visage, de ses yeux. Il avait ce jeu sensible et dur à la fois.» Assez vite, il comprend l’exigence stylistique que nécessite le flamenco. «Soit tu ne fais que cela, soit tu n’en fais pas du tout, résume-t-il. Il passera alors au jazz manouche en découvrant Django Reinhardt. Après avoir fait la pompe (l’accompagnement dans le jazz manouche) et les solos avec des vieux loups du jazz viennent les premiers ateliers de jazz à l’AMR, le retour à la guitare électrique et l’entrée à l’HEMU de Lausanne. «Là, je me suis pris une claque. Je réalisais que j’avais des lacunes en solfège, et que les jeunes Français qui étaient là avaient tous commencé la musique beaucoup plus tôt que moi.» Un temps, il envie leur gouaille, qui l’agace aussi, lui, Suisse, de nature plus réservée. Puis viendra l’alchimie. Avec Léon Phal au saxophone, Zacharie Ksyk et Shems Bendali à la trompette, Andrew Audiger et Gauthier Toux au piano, Virgile Rosselet à la contrebasse et Nathan Vandenbulcke à la batterie, ils forment une meute ultra-dynamique qui aujourd’hui chahute, renverse le jazz et brille sur les plus grandes scènes hexagonales.
Composer a toujours été une évidence pour Louis Matute, qui a cet instinct fabuleux pour la mélodie. Dolce vita, son cinquième disque, est celui de la maturité. Matute compose une fresque profonde sur la violence de l’exil qu’a subi sa famille hondurienne, dans une époque rythmée par les coups d’Etat et la brutalité de l’impérialisme économique américain.
En ouverture du disque, Santa Marta, ballade faussement lascive, fait référence à l’un des massacres les plus tristement célèbres en Colombie. A Ciénaga, au nord du pays, 5000 paysans de la United Fruit Company, multinationale spécialisée dans le commerce de la banane, sont violemment maîtrisés par l’armée colombienne en 1928. Leurs cadavres seront jetés à la mer comme des bananes avariées. En mai 1954, les cultivateurs de bananes du Honduras déclenchent eux aussi une grève générale pour dénoncer les conditions d’exploitation qu’ils subissent de la part des élites locales et de la United Fruit. Pendant plus de deux mois, 14 000 travailleurs paralysent le nord du pays, avant que le conflit atteigne Tegucigalpa, la capitale. Carlos Humberto Matute, le grand-père de Louis, membre de la commission de médiation durant cette grève, négociera l’augmentation des salaires.
En 1971, alors que le Honduras est bâillonné par la dictature militaire d’Oswaldo Lopez Arellano, des élections libres sont organisées à la surprise générale et le dictateur perd le pouvoir. Ernesto Cruz, président élu, nommera Carlos Humberto Matute ministre de l’Economie. Cette brève éclipse démocratique durera dix-huit mois. En décembre 1972, Oswaldo Lopez Arellano reprend le pouvoir par un coup d’Etat militaire. Refusant de collaborer avec ce gouvernement, Carlos Humberto Matute est menacé, un membre de sa famille assassiné. Une fusillade devant leur maison déclenche un départ précipité. Quelques affaires ramassées à la va-vite un matin et la famille quitte Tegucigalpa. Un contact à l’ONU permettra aux Matute de s’établir à Genève, grâce à une mission temporaire à la Cnuced (Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement). Par la suite, Carlos Humberto Matute deviendra ambassadeur pour la mission hondurienne.
Ainsi la douceur de Dolce vita n’est-elle qu’un mirage, qu’il faut presque lire à l’envers. A la manière de Jean-Michel Basquiat, qui taguait dans les années 1970 The world’s stable now sur les murs du Bronx, Louis Matute dénonce en musique les affres de cette «banana story», où la férocité impérialiste de la United Fruit Company, en finançant les régimes militaires, en encourageant la corruption, a ébranlé durant cinquante ans les dynamiques géopolitiques de l’Amérique latine. Une résonance particulièrement forte avec l’actualité au Venezuela.
«Dolce vita», sortie le 9 janvier chez Naïve. En concert au Théâtre de Beausobre le 21 mars 2026
Profil
1993 Naissance à Sion.
2014 Entrée à la Haute Ecole de musique de Lausanne (HEMU) en jazz.
2019 Prix du Cully jazz Festival.
2024 Ouverture du festival Jazz à Vienne sur la scène du Théâtre antique.
2026 Sortie de «Dolce vita» chez Naïve.
