Giulia Dabalà, les refrains de la colère
Giulia Dabalà
En concert avec Lola Bastard à l’Usine à Gaz de Nyon, sa 15 mars à 21h. Au Village du Soir, Genève, ve 4 avril. A la Case à Chocs, Neuchâtel, sa 5 avril à 20h30. A Festineuch, 14 juin.
Dans Cruda, son deuxième album, la Chaux-de-Fonnière laisse exploser la rage que les femmes doivent trop souvent ravaler. Une atmosphère mordante pour des textes qui le sont tout autant, de quoi enflammer l’Usine à Gaz de Nyon ce weekend avant Genève et Neuchâtel
Dans la cuisine du restaurant, elle est cette cheffe cuistot, agitant son couteau l’air mi-menaçant mi-excédé. Cette serveuse impertinente, trempant sans vergogne son doigt dans le plat. Cette convive élégante et révoltée, versant son verre de vin sur ses spaghettis à la tomate avant de balancer l’assiette par terre… et de danser. Dans le clip de Chew Toy, Giulia Dabalà se démultiplie pour mieux tout envoyer valser. Tornade dans l’univers si guindé et codifié de la gastronomie: «Le fantasme total!»
La scène représente bien l’énergie du deuxième album de la Chaux-de-Fonnière – son titre aussi: Cruda. Crue, comme ces mots qui sortent sans qu’on ne les enrobe, de politesse ou de bienséance. Un album pour dire la colère, bouillonnante, débordante comme une sauce tomate à feu vif. Pour résumer l’énergie de ces 13 nouveaux titres, qu’elle emporte ce samedi à l’Usine à Gaz de Nyon avant un passage à Genève et à Neuchâtel, Gulia Dabalà emprunte les mots de Virginie Despentes, tribune faisant suite à l’indignation d’Adèle Haenel aux Césars de 2020: «On se lève et on se casse!»
«On se défait de nos émotions si on s’autorise à les vivre» Giulia DABALÀ
On décelait déjà ce feu rebelle dans les yeux de Giulia Dabalà lorsqu’on la rencontrait pour son précédent album, Gold, il y a 3 ans. Le regard d’une jeune artiste, vingtaine conquérante, décidée à prendre enfin sa place sans s’excuser après s’être fait rétorquer tant de fois qu’il lui fallait «rester humble». Comme si cette fille de travailleurs humanitaires italo-suisses, à l’enfance passée entre les pagodes birmanes et les pavés neuchâtelois, trouvait dans la musique son pays à elle. Une terre à son image: cosmopolite, mêlant flow hip-hop, rythmes tribaux et chants folkloriques – une richesse sonore qui lui valait un Prix des musiques actuelles de La Chauxde-Fonds. Depuis Gold, Giulia Dabalà, master en jazz et en composition en poche, a déménagé à Lausanne, où elle a dû se reconstruire un cercle social et artistique. Un grand brassage d’où a émergé, frémissant à la surface, une émotion insoupçonnée: la colère. "Je me suis rendu compte que dans ma vie, on ne m’avait jamais encouragée à m’énerver", soupèse-t-elle devant sa limonade. "Depuis petite, je vis les émotions de manière assez intense et ça m’a toujours été reproché. C’était quelque chose qu’il fallait apprendre à gérer."
Dans un pays où les étiquettes contiennent tout débordement, les femmes, en particulier, sont invitées à ravaler leur rage. «On leur apprend à rester douces, humbles, à se sacrifier pour le confort des autres. Et dès qu’elles haussent un peu le ton, très vite, elles passent pour des hystériques. Se mettre en colère, ce n’est pas forcément destructeur ou malsain: c’est hyper important. Une manière de reprendre le contrôle. Je suis énervée que ça ne m’ait jamais été autorisé». On tente d’imaginer Giulia Dabalà faire voler un plat de pâtes. Sourire. Elle glisse: «Je ne suis pas encore très forte pour le faire dans la vraie vie. C’est à ça que sert ma musique.»
On le ressent déjà dans l’atmosphère de l’album, plus urbaine, percutante. La patte du producteur neuchâtelois Hook, qui a rencontré sur la quasi-totalité des titres celle de Ripperton, maître lausannois des tissages électroniques. Le résultat de cet alliage est massif, énergique, inquiétant. Sans compromis.
Pas question donc de prendre de pincettes, ou de mâcher ses mots, il s’agit plutôt d’ouvrir les vannes, en s’essayant au flow rap ou au parlé-chanté. Comme sur Chew Toy,
ce «jouet à mastiquer» que Giulia Dabalà refuse désormais d’être, rappelle-t-elle sur des beats contagieux. Mordre aussi sur Shut Up & Listen, en duo avec la rappeuse MC Yallah. La Chaux-de-Fonnière y renoue avec les polyphonies de ses débuts, cette fois pour incarner les injonctions si souvent rabâchées («Un jour tu mourras seule/ Donc surveille ton langage»). «Il était grand temps d’y répondre…» Chose faite dans Set Fire (to Myself ):
«Je ne m’immolerai pas pour que tous les autres aient chaud».
On comprend que le processus, trois ans d’écriture et d’introspection, ait été cathartique. Giulia confirme. «On croit que gérer ses émotions, ça veut dire les contenir mais en fait, c’est tout l’inverse: on s’en défait si on s’autorise à les vivre!» D’ailleurs, sur la fin, Cruda change de registre. La colère laisse la place à la tristesse, à l’indignation, puis à une forme de calme après la tempête. Dans There for You, Giulia Dabalà s’adresse à une version plus jeune d’elle-même, consolante, bienveillante, consciente du chemin déjà parcouru.
Un message de guérison qui porte. «J’ai déjà reçu des mots hyper touchants de femmes qui m’ont dit que Chew Toy leur faisait du bien, leur donnait de l’énergie, du courage. Ça donne du sens à ce processus plein de doutes et d’incertitudes.» Que Giulia Dabalà récapitule avec les mots d’une autre grande émotive, Zaho de Sagazan: «Etre sensible, c’est être vivant, et on est jamais trop vivant.»
Virginie Nussbaum - Le Temps du 13 mars 2025
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